
Le Vieil Abénaki
Lire, écrire, s’instruire peut être une aventure.
J.F. de Saint-Lambert
Au 18ᵉ siècle, Français et Britanniques se disputent l’Amérique du Nord. Les Abénakis, peuple autochtone installé entre l’actuel Québec et la Nouvelle-Angleterre, sont généralement alliés aux Français et combattent les Britanniques lors de plusieurs guerres.
Pendant les dernières guerres de l'Amérique, une troupe de Sauvages Abénakis1 défit un détachement2 anglais ; les vaincus ne purent échapper à des ennemis plus légers qu'eux à la course, & acharnés à les poursuivre ; ils furent traités avec une barbarie dont il y a peu d'exemples, même dans ces contrées. Un jeune officier anglais, pressé par deux Sauvages qui l'abordaient la hache levée, n'espérait plus se dérober3 à la mort, & songeait seulement à vendre chèrement sa vie4. Dans le même temps, un vieux Sauvage armé d'un arc s'approche de lui & se dispose à le percer d'une flèche ; mais après l'avoir ajusté, tout d'un coup il abaisse son arc, & court se jeter entre le jeune officier & les deux Barbares qui allaient le massacrer ; ceux-ci se retirèrent avec respect.
Le vieillard prit l'Anglais par la main, le rassura par ses caresses, & le conduisit à sa cabane, où il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais ; il en fit moins son esclave que son compagnon ; il lui apprit la langue des Abénakis, & les arts grossiers en usage chez ces peuples. Ils vivaient fort contents l'un de l'autre. Une seule chose donnait de l'inquiétude au jeune Anglais ; quelquefois le vieillard fixait les yeux sur lui, & après l'avoir regardé, il laissait tomber des larmes. Cependant, au retour du printemps, les Sauvages reprirent les armes & se mirent en campagne.
Le vieillard, qui était encore assez robuste pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec eux, accompagné de son prisonnier. Les Abénakis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts ; enfin, ils arrivèrent à une plaine où ils découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux Sauvage le fit voir au jeune homme en observant sa contenance5.
— Voilà tes frères, lui dit-il, les voilà qui nous attendent pour nous combattre. Écoute, je t'ai sauvé la vie, je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches, à surprendre l'orignal6 dans la forêt, à manier la hache, & à enlever la chevelure7 à l'ennemi. Qu'étais-tu, lorsque je t'ai conduit dans ma cabane ? Tes mains étaient celles d'un enfant, elles ne servaient ni à te nourrir ni à te défendre ; ton âme était dans la nuit, tu ne savais rien, tu me dois tout. Serais-tu assez ingrat pour te réunir à tes frères, & pour lever la hache contre nous ?
L'Anglais protesta qu'il aimerait mieux perdre mille fois la vie, que de verser le sang d'un Abénaki. Le Sauvage mit les deux mains sur son visage en baissant la tête, & après avoir été quelque temps dans cette attitude, il regarda le jeune Anglais, & lui dit d'un ton mêlé de tendresse & de douleur :
— As-tu un père ?
— Il vivait encore, dit le jeune homme, lorsque j'ai quitté ma patrie8.
— Oh, qu'il est malheureux ! s'écria le Sauvage ; & après un moment de silence, il ajouta : sais-tu que j'ai été père ?… Je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat, il était à mon côté, je l'ai vu mourir en homme ; il était couvert de blessures, mon fils, quand il est tombé. Mais je l'ai vengé… Oui, je l'ai vengé.
Il prononça ces mots avec force. Tout son corps tremblait. Il était presque étouffé par des gémissements qu'il ne voulait pas laisser échapper. Ses yeux étaient égarés, ses larmes ne coulaient pas. Il se calma peu à peu, & se tournant vers l'orient9 où le soleil allait se lever, il dit au jeune Anglais :
— Vois-tu ce beau ciel resplendissant de lumière ? As-tu du plaisir à le regarder ?
— Oui, dit l'Anglais, j'ai du plaisir à regarder ce beau ciel.
— Eh bien !… Je n'en ai plus, dit le Sauvage, en versant un torrent de larmes. Un moment après, il montre au jeune homme un manglier10 qui était en fleurs. Vois-tu ce bel arbre, lui dit-il ? As-tu du plaisir à le regarder ?
— Oui, j'ai du plaisir à le regarder.
— Je n'en ai plus, reprit le Sauvage avec précipitation ; & il ajouta : pars, va dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil qui se lève, & les fleurs du printemps.
- Peuple amérindien.
- Petit groupe armé.
- Échapper.
- Résister jusqu'à la mort.
- Réaction.
- Élan d'Amérique.
- Scalp.
- Pays natal.
- L'est.
- Arbre tropical.
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