Le Pantagruélion

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Les multiples usages du Pantagruélion, des ateliers de la Renaissance aux voyages maritimes et célestes
Le Pantagruélion met en mouvement les ateliers, les moulins, les navires et jusqu'aux rêves de conquête du ciel.

Le Pantagruélion

Lire, écrire, s’instruire peut être une aventure.

Rabelais — Le Tiers Livre

Rabelais vous lance une énigme. Il célèbre une herbe aux pouvoirs apparemment merveilleux sans révéler tout de suite ce qu'elle permet de fabriquer. Pour découvrir son secret, suivez les indices : observez ce qui relie les moulins, les livres, les vêtements et les navires. Une même matière se cache derrière tous ces usages… Saurez-vous l'identifier ?

Sans cette herbe, les cuisines seraient répugnantes et les tables détestables, quand bien même on les couvrirait de tous les plats les plus rares, les plus fins et les plus délicieux du monde. Les lits eux-mêmes n'offriraient plus aucun plaisir, quand bien même on les ornerait d'or, d'argent, d'ambre, d'ivoire et de porphyre1.

Sans elle, les meuniers ne pourraient porter le blé au moulin ni en rapporter la farine. Sans elle, dites-moi, comment transporterait-on jusqu'au tribunal les dossiers et les plaidoyers2 des avocats ? Comment conduirait-on le plâtre à l'atelier ? Comment tirerait-on l'eau du fond des puits ?

Et que deviendraient les notaires, les copistes, les secrétaires et tous les scribes3 ? Les chartes, les contrats et les titres de rente ne seraient-ils pas condamnés à disparaître ? Le noble et merveilleux art de l'imprimerie lui-même ne périrait-il pas avec eux ?

C'est grâce à cette herbe que les bottes, bottines, bottillons, houseaux4, brodequins, souliers, escarpins, pantoufles et savates sont façonnés, serrés, assemblés et rendus bons à l'usage. C'est encore elle qui tend les arcs, bande les arbalètes et arme les frondes.

Bien mieux : comme si elle était une plante sacrée, enchantée comme la verveine, capable de tenir à distance les Mânes et les Lémures5, on ne peut se passer d'elle lorsqu'il faut mettre en terre les corps humains.

Mais je vais vous en dire davantage ! Grâce à cette herbe, des puissances invisibles peuvent être saisies de manière visible, capturées, retenues, ligotées et, pour ainsi dire, jetées en prison. Une fois prises au piège, elles font tourner les grosses et pesantes meules des moulins, pour le très grand avantage de toute la vie humaine.

Et je demeure ébahi, émerveillé, stupéfait, la bouche grande ouverte, en songeant qu'une invention si admirable soit restée cachée pendant tant de siècles aux anciens philosophes. Comment n'ont-ils pas reconnu son utilité sans prix ? Comment n'ont-ils pas prévu les fatigues épouvantables, les peines interminables et les sueurs innombrables que les hommes devraient supporter dans leurs moulins s'ils étaient privés d'elle ?

Grâce à cette même herbe, qui sait emprisonner les souffles de l'air, les lourds navires marchands, les grands paquebots, les puissants galions, les nefs6 sont arrachés à leur mouillage, lancés sur les mers et conduits selon la volonté de ceux qui les gouvernent.

Par son moyen, les peuples que Nature semblait avoir cachés au bout du monde, derrière des mers infranchissables, dans des régions impénétrables et inconnues, sont venus jusqu'à nous, et nous sommes allés jusqu'à eux. Voilà un exploit dont les oiseaux eux-mêmes sont incapables, malgré la légèreté de leurs plumes!

Ainsi, les Intelligences célestes et tous les dieux, ceux de la mer comme ceux de la terre, furent saisis d'épouvante lorsqu'ils virent ce que permettait l'usage du béni Pantagruélion. Les peuples du Nord parvenaient jusqu'aux terres du Sud ; ils franchissaient l'océan Atlantique, traversaient les deux tropiques, passaient sous la zone torride7, parcouraient tout le cercle du zodiaque8, se réjouissaient sous l'équateur et contemplaient, à l'horizon, tantôt un pôle et tantôt l'autre.

Devant un pareil bouleversement du monde, les dieux de l'Olympe déclarèrent :

— Pantagruel nous a jetés dans des réflexions nouvelles, inquiétantes et terriblement pénibles. Bientôt, il se mariera et, de sa femme, il aura des enfants. Nous ne pouvons nous opposer à ce destin, car il est déjà passé entre les mains et sur les fuseaux des trois sœurs fatales9, filles de la Nécessité.

— Or, les enfants de Pantagruel découvriront à leur tour une herbe d'une puissance semblable. Grâce à elle, les humains pourront aller visiter les sources de la grêle, ouvrir les réservoirs de la pluie et pénétrer dans les forges où se fabriquent les éclairs et les foudres. Ils envahiront les régions de la Lune, entreront dans le territoire des signes du zodiaque et s'y installeront comme dans une vaste auberge céleste.

— Les uns prendront logement à l'Aigle d'or, les autres au Mouton, d'autres encore à la Couronne, à la Harpe ou au Lion d'argent10. Puis ils viendront s'asseoir à notre table, mangeront dans nos plats, boiront dans nos coupes et voudront même épouser nos déesses, ce qui est, pour les hommes, le seul moyen véritable de devenir des dieux !

  1. Pierre précieuse.
  2. Discours de défense.
  3. Écrivains publics.
  4. Guêtres.
  5. Esprits des morts.
  6. Grands navires.
  7. Région très chaude.
  8. Cercle des astres.
  9. Les Parques.
  10. Constellations.

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