BIBLIUSLa Bibliothèque du tempsRÉCITS · MYTHOLOGIE NORDIQUE

UNE HISTOIRE EN QUATRE PARTIES

Siegfried

Une épée reforgée. Un dragon. Un destin.

Partie I — L’épée brisée

Cette légende venue du nord de l’Europe appartient aux récits de l’Edda. Régin, un nain et forgeron exceptionnel, a élevé Siegfried après la mort de son père Sigmund. Il s’apprête à lui transmettre Nothung, une épée brisée liée à son héritage.

Dans la forge naine, l’air sent le charbon chaud et le métal en fusion. Les flammes rugissent dans l’âtre, projetant des ombres démesurées sur les murs de pierre noircie. Un jeune homme observe, fasciné, un vieux nain roux qui tourne et retourne dans le brasier deux morceaux d’acier brisé — les débris d’une épée qui, jadis, fut la plus belle du monde.

— Approche, Siegfried, grogne le nain sans lever les yeux. Regarde bien. Ce que je m’apprête à faire, aucun forgeron humain n’en serait capable.

Siegfried s’approche. Il a grandi dans cette forge, élevé par ce nain au visage buriné1 du nom de Régin, depuis que ses parents ont disparu. Son père Sigmund fut tué au combat, son épée brisée en deux par la lance d’un dieu trop puissant pour lui2. Régin a recueilli l’orphelin, l’a nourri, lui a enseigné la chasse, le combat, la patience. Mais ce soir, pour la première fois, le vieux nain semble prêt à révéler un secret gardé depuis trop longtemps.

Régin reforge l'épée Nothung dans sa forge sous le regard de Siegfried
Sous le marteau de Régin, l’épée de Sigmund renaît.

— Cette épée, dit Régin en désignant les deux morceaux d’acier, s’appelait Nothung. Elle appartenait à ton père. Je vais la reforger pour toi. Mais avant, tu dois savoir pourquoi.

Le nain pose son marteau, s’assoit sur un billot3 de bois, et son regard se perd un instant dans les flammes.

— J’ai eu un frère, Siegfried. Fafnir. Nous étions fils de Hreidman, un roi nain qui gardait un trésor plus vaste que l’océan — de l’or volé, autrefois, à un esprit des rivières, un or maudit qui rend fou quiconque le désire. Fafnir l’a trop désiré. Il a tué notre propre père pour s’approprier l’or, puis il s’est enfui dans une lande sauvage avec son trésor.

Siegfried retient son souffle.

— Et alors ?

— Alors la cupidité4 l’a changé. Elle a durci sa peau, allongé son échine, empoisonné son souffle. Fafnir n’est plus un nain. Il s’est transformé en dragon, Siegfried. Un dragon qui dort sur son or depuis des années, dans une caverne au fond de la lande de Gnitaheid.

Le silence retombe sur la forge, troublé seulement par le crépitement des braises. Siegfried sent un frisson lui parcourir l’échine5, non de peur, mais d’une excitation sombre, presque grisante. Un vrai dragon!

— Je veux le voir, dit-il simplement.

Un éclair traverse alors le regard de Régin — trop bref pour que Siegfried s’en inquiète, mais assez net: une lueur avide, aussitôt ravalée, mais inquétante.

— Tu le verras, répond le nain d’une voix redevenue calme. Mais aucune arme ordinaire ne peut percer les écailles d’un dragon. Il te faut Nothung.

Il se relève, saisit les deux tronçons d’acier, les plonge dans le brasier jusqu’à ce que le métal rougeoie comme une braise vivante. Toute la nuit, le marteau de Régin chante contre l’enclume — un chant rythmé, presque une incantation6, tandis que la lame renaît morceau par morceau, plus brillante, plus dure, comme si le métal lui-même se souvenait d’avoir appartenu à un héros.

À l’aube, Régin brandit l’épée reforgée. Elle capte la première lumière du jour et la renvoie en un éclat aveuglant.

— Essaie-la, dit-il.

Siegfried empoigne Nothung. Elle est étrangement légère dans sa main, comme si elle attendait ce moment depuis des années. Il la lève au-dessus de sa tête et l’abat de toutes ses forces sur l’enclume de fer massif.

L’enclume se fend en deux, dans un fracas qui fait trembler les murs de la forge.

Régin ne sourit pas. Il observe la lame, puis le jeune homme qui la tient, avec une expression que Siegfried ne saurait nommer — de la fierté, sans doute. Ou peut-être autre chose.

— Elle est prête, murmure le nain. Et toi aussi, désormais. Demain, nous partirons pour la lande de Gnitaheid. Il est temps que tu rencontres mon frère.

Dehors, le soleil se lève sur les montagnes. Siegfried serre Nothung contre lui, ignorant encore tout ce que cette lame va lui coûter — et tout ce qu’elle va lui révéler.

Dans la partie suivante, Siegfried gagnera la lande où veille le dragon Fafnir.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Ridé et usé. ↩

2. Selon la légende, le dieu Odin brisa l’épée de Sigmund. ↩

3. Épais bloc de bois. ↩

4. Désir excessif de richesse. ↩

5. Le dos. ↩

6. Une formule magique. ↩

Partie II — Le repaire du dragon

Pour bien comprendre. Régin a révélé que son frère Fafnir, corrompu par un trésor maudit, s’est changé en dragon. Armé de Nothung, Siegfried traverse avec lui la lande de Gnitaheid. Le jeune héros hésite pourtant à combattre par la ruse plutôt que face à face.

Trois jours de marche à travers la lande de Gnitaheid transforment le paysage à chaque lieue1 parcourue. La verdure des collines cède la place à une terre grise, crevassée2, où plus rien ne pousse, comme si le sol avait été brûlé par un souffle trop chaud. Aucun oiseau ne chante ici. Aucune bête ne s’aventure. Même le vent semble retenir son souffle.

— C’est bon signe, dit Régin en scrutant l’horizon depuis la crête d’une colline pelée. Cela veut dire que nous approchons.

Siegfried, la main serrée sur le pommeau de Nothung, observe cette terre morte avec un mélange de fascination et d’inquiétude. Il a grandi avec les récits de dragons, sans jamais y croire tout à fait. Maintenant, chaque pierre calcinée, chaque arbre réduit à un squelette noir lui prouve que la légende est bien réelle.

Siegfried et Régin creusent une fosse devant la caverne de Fafnir
Devant le repaire de Fafnir, Régin prépare son piège.

Ils atteignent enfin l’entrée d’une caverne, dissimulée sous un surplomb3 rocheux, au fond d’une vallée encaissée4. Une odeur âcre5 s’en échappe — un mélange de soufre et de charogne6 qui prend Siegfried à la gorge.

— C’est là, souffle Régin. Fafnir dort au fond, sur son trésor. Il ne sort presque jamais.

— Comment sais-tu tout cela, si précisément ?

Le nain hésite une fraction de seconde avant de répondre.

— Je le sais, c’est tout. Un frère connaît son frère, même transformé en monstre.

La réponse ne satisfait pas entièrement Siegfried, mais l’instant n’est pas aux questions. Régin l’entraîne à couvert, derrière un amas de rochers d’où ils peuvent observer la lande sans être vus.

— Fafnir sortira boire à la rivière, comme chaque soir depuis des années, murmure Régin. C’est là, sur le chemin, que je creuserai une fosse. Tu t’y cacheras. Quand le ventre du dragon passera au-dessus de toi, tu frapperas vers le haut, là où les écailles sont les plus fines.

Le plan est habile, presque trop habile, songe Siegfried, pour un combat qu’il croyait devoir livrer à la loyale. Mais Régin insiste, avec une fébrilité7 inhabituelle, presque fiévreuse, sur la nécessité de frapper ainsi, en traître, depuis l’ombre.

— N’est-ce pas plus juste d’affronter la bête en face ? demande Siegfried.

— La justice n’a aucun prix face aux écailles d’un dragon, jeune fou. Fais ce que je te dis, et tu survivras.

Cette nuit-là, tandis que Régin s’active à creuser la fosse à la lueur d’une torche, Siegfried s’approche de l’entrée de la caverne, incapable de résister à sa curiosité. Il aperçoit, dans la pénombre, une masse immense qui respire lentement — un monticule d’écailles orangées, aussi grand qu’une maison, qui monte et descend au rythme d’un souffle rauque. Une odeur de fumée froide flotte autour de la bête endormie. Par endroits, entre les écailles, brillent des reflets d’or : le trésor, à demi enfoui sous le corps du dragon lui-même, comme si Fafnir avait fini par se confondre avec ce qu’il possédait.

Un œil s’entrouvre soudain dans l’obscurité — une fente dorée, verticale, qui se pose droit sur Siegfried.

Le jeune homme recule, le cœur battant, mais l’œil se referme aussitôt. Le dragon n’a pas bougé. A-t-il seulement rêvé, ou Fafnir sait-il déjà qu’un visiteur rôde à l’entrée de son repaire. Savoure-t-il par avance son futur repas ?

Siegfried retourne auprès de Régin sans piper mot de ce qu’il vient de voir. Il s’installe dans la fosse fraîchement creusée, dissimulée sous des branchages, Nothung serrée contre sa poitrine. Au-dessus de lui, les étoiles commencent à poindre dans le ciel nocturne.

— Reste immobile, murmure Régin depuis les rochers. Et surtout : frappe juste et fort, tu n’auras pas droit à l’erreur.

Sur ces mots, le vieux nain disparaît dans la nuit, le laissant seul face à la grotte du monstre. Siegfried ferme les yeux un instant, respire l’odeur de terre froide qui l’enveloppe, et pense à son père, à cette épée forgée pour lui, à ce moment vers lequel toute sa vie semble avoir convergé.

Au loin, un grondement sourd s’élève de la caverne. Fafnir s’éveille.

Dans la partie suivante, Fafnir s’éveillera et Siegfried devra affronter le dragon.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Ancienne unité de distance = 4 km. ↩

2. Fendue de larges fissures. ↩

3. Partie d’un rocher avançant au-dessus du vide. ↩

4. Resserrée entre des pentes raides. ↩

5. Qui irrite le nez. ↩

6. Cadavre. ↩

7. Nervosité. ↩

Partie III — Le combat

Pour bien comprendre. Caché dans une fosse sur le passage de Fafnir, Siegfried attend le dragon. Le ventre du monstre est moins protégé que son dos couvert d’écailles. Dans les légendes, les dernières paroles d’un mourant révèlent souvent une vérité décisive.

L’aube n’est pas encore levée quand un raclement sourd résonne dans la vallée — un bruit d’écailles frottant contre la pierre, qui fait vibrer la terre sous le corps de Siegfried, tapi au fond de sa fosse. Fafnir approche. Chaque pas du dragon soulève un nuage de poussière ; chaque souffle expulse un nuage de fumée âcre qui roule au ras du sol comme un serpent.

Siegfried retient sa respiration. Par les interstices1 des branchages qui le dissimulent, il aperçoit le ventre du monstre approcher, énorme, luisant — et surtout, plus pâle que le reste du corps, presque tendre, exactement comme Régin l’avait promis.

Le dragon s’arrête un instant juste au-dessus de la fosse, comme s’il sentait un danger. Siegfried sent son cœur cogner si fort qu’il craint que Fafnir ne l’entende battre.

Siegfried affronte le dragon Fafnir qui crache du feu devant sa caverne
Nothung à la main, Siegfried affronte enfin Fafnir.

C’est maintenant ou jamais.

Tapi dans sa fosse, Siegfried serre Nothung de toutes ses forces, déglutit, et plante la lame dans le ventre du dragon. L’acier s’enfonce profondément — mais Fafnir, loin de s’effondrer, pousse un rugissement à faire éclater les tympans et se cabre dans une convulsion2 qui arrache la lame des mains de Siegfried. Le jeune homme est projeté hors de sa fosse, roulant sur plusieurs mètres pour échapper à la masse du dragon qui retombe lourdement, à l’endroit exact où il se trouvait.

Nothung reste plantée dans la blessure, hors de portée.

Fafnir se redresse, le sang noir ruisselant de son flanc, et fouette l’air de sa queue. Siegfried se jette de côté, sentant le déplacement d’air lui arracher presque les pieds du sol ; la roche explose derrière lui. Le dragon souffle alors un torrent de flammes si ardent que la pierre elle-même se met à fondre. Siegfried n’échappe au brasier qu’en plongeant derrière un rocher trop massif pour être transformé en lave.

— Tu es plus coriace que les autres, siffle la bête, la voix rauque, mêlée de sang. Cela ne changera rien à ton sort.

Fafnir charge, gueule ouverte, et Siegfried n’a qu’une fraction de seconde pour rouler sous le corps du monstre au moment où les mâchoires claquent dans le vide. Il se retrouve un instant sous le ventre du dragon — ses doigts effleurent le pommeau de Nothung, sans pouvoir encore le saisir.

Fafnir comprend son geste et pivote, vif comme une vipère malgré son poids colossal, et abat ses griffes sur Siegfried, qui esquive de justesse — une fois, deux fois, trois fois.

— Meurs, maudit vermisseau humain !

Aveuglé par la douleur et la rage, Fafnir laboure le sol de coups de griffes. C’est l’occasion qu’attendait Siegfried : ses doigts se referment enfin sur le pommeau de Nothung.

D’un même mouvement, il arrache la lame et frappe de nouveau, plus haut cette fois, vers la gorge découverte du dragon qui se cabre pour une nouvelle attaque. Le coup porte en plein dans la chair tendre. Fafnir pousse un dernier hurlement, plus long, plus déchirant que les précédents, avant de s’écrouler de tout son poids dans un fracas qui secoue la vallée entière.

Siegfried reste debout, haletant, couvert de terre et de suie, le bras tremblant encore de l’effort. Il s’approche, Nothung toujours à la main, prêt à parer une dernière ruse. Mais Fafnir, à l’agonie3, tourne vers lui un œil doré qui, pour la première fois, ne brille plus de cruauté — seulement d’une lucidité4 amère.

— Tu es donc le fils de Sigmund, râle le dragon. J’aurais dû m’en douter. Personne d’autre n’aurait tenu tête si longtemps.

— Comment connais-tu mon père ?

— Un dragon qui dort sur son or finit par tout entendre à travers la terre, même les secrets qu’on croit bien gardés. Écoute-moi, puisque je n’ai plus rien à perdre : cet or que je gardais était maudit avant même que je le vole. Il a tué mon propre père. Il m’a changé, moi, en cette chose que tu vois agoniser devant toi.

Un frisson glacé parcourt l’échine de Siegfried.

— Et alors ? Je ne veux pas de ton or.

Fafnir laisse échapper un son rauque, entre le rire et la toux de sang.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire, petit. C’est à celui qui t’a conduit jusqu’ici.

L’œil doré du dragon se ferme, et un dernier souffle s’échappe de sa gueule entrouverte5. Fafnir ne bouge plus.

Siegfried reste un long moment immobile devant la carcasse gigantesque, les mots du dragon résonnant encore dans sa tête. Il retire Nothung de la blessure — et une goutte de sang noir, tombée de la lame, vient s’écraser sur ses lèvres entrouvertes.

Un goût âcre, métallique, envahit sa bouche.

Et soudain, dans les arbres qui bordent la vallée, un chant d’oiseau s’élève — mais ce n’est plus un simple gazouillis. Ce sont des mots, clairs et distincts, que Siegfried comprend comme s’ils avaient toujours été prononcés dans sa propre langue.

— Il vient… le vieux nain arrive… et il ne vient pas pour féliciter le vainqueur…

Siegfried se fige, la main crispée sur le pommeau de Nothung, et tourne la tête vers le chemin par lequel Régin ne va pas tarder à surgir.

Dans la partie suivante, les oiseaux révéleront à Siegfried la véritable intention de Régin.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Petits espaces étroits séparant deux éléments. ↩

2. Mouvement brusque, violent et incontrôlé. ↩

3. Derniers instants qui précèdent la mort. ↩

4. Capacité à comprendre clairement une situation. ↩

5. Seulement ouverte en partie. ↩

Partie IV — L’or et les oiseaux

Pour bien comprendre. Dans les mythes nordiques et celtiques, goûter le sang d’une créature magique peut donner accès au langage des animaux. Le trésor et l’anneau maudits de cette légende inspireront plus tard Wagner et contribueront aussi à l’imaginaire de Tolkien.

Le chant continue dans les branches au-dessus de Siegfried.

— Méfie-toi… il t’a laissé faire tout le travail… il veut l’or pour lui seul… et il ne laissera aucun témoin…

Siegfried reste immobile, Nothung à la main, le regard rivé sur le sentier. Il repense à la lueur avide surprise dans les yeux de Régin, la nuit où le nain avait reforgé l’épée — cette lueur qu’il avait choisi d’ignorer. Il repense aussi aux derniers mots de Fafnir. Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire.

Les oiseaux avertissent Siegfried tandis que Régin s'approche du trésor de Fafnir
Les oiseaux dévoilent à Siegfried la trahison de Régin.

Régin surgit du sentier, essoufflé, le visage éclairé d’un sourire trop large pour être sincère.

— Tu as réussi ! s’exclame-t-il en découvrant la carcasse du dragon. Mon frère est vaincu !

— Grâce à ton plan, répond Siegfried d’une voix égale, en observant chaque geste du vieux nain.

— Tu dois avoir faim après un tel combat, dit Régin. Découpe le cœur de Fafnir et fais-le rôtir. Le cœur d’un dragon revient toujours au vainqueur.

L’ordre semble anodin1. Siegfried s’agenouille près de la carcasse et, d’un geste, tranche la poitrine du monstre pour en extraire le cœur — une masse sombre, encore chaude, qui palpite2 faiblement. Le sang du dragon, épais et noir, jaillit sur ses mains, ses bras, sa poitrine. À peine ce sang touche-t-il sa peau qu’un picotement étrange la parcourt, comme si chaque goutte s’y infiltrait pour la durcir, en une véritable cuirasse d’écailles. Ce que Siegfried ne remarque pas, c’est qu’une feuille de tilleul, tombée d’un arbre voisin, vient se coller entre ses omoplates — à l’endroit précis où le sang ne l’atteindra jamais. Il embroche le cœur sur une branche et le fait rôtir au-dessus des braises, pendant que Régin se dirige déjà vers la grotte de son frère, où l’attend le trésor tant convoité.

— Ce cœur sera délicieux, insiste le nain. Mange-le, tu en as bien mérité chaque bouchée.

Mais les oiseaux, dans les arbres, redoublent d’agitation.

— N’y goûte pas trop… le cœur d’un dragon est chargé du soufre qui nourrissait son souffle de feu… un seul homme n’y survivrait pas…

Siegfried comprend alors le piège. Il porte la viande à ses lèvres du bout des dents, assez pour tromper le nain, pas assez pour risquer sa vie. Le goût âcre du soufre lui brûle la langue. La voix des oiseaux s’élève une nouvelle fois:

— Maintenant, il va te frapper… par-derrière… pendant que tu manges…

Siegfried ne bouge pas. Il laisse Régin s’approcher, poignard levé et sent le coup s’abattre entre ses omoplates avec toute la force de sa cupidité. Mais la lame se brise net contre sa peau, aussi dure qu’une armure d’écailles.

Régin recule, le poignard cassé à la main, le visage frappé de stupeur. Le masque de bonté qu’il portait depuis toujours tombé, révélant une haine ancienne.

— Cet or aurait dû me revenir depuis toujours ! crache-t-il. Mon père l’a caché, mon frère me l’a volé, il est à moi !

Il écume de rage, tel un fou furieux assoiffé de richesses.

— Je t’aimais comme un fils, répond Siegfried avec une tristesse froide.

Il n’hésite pas davantage. D’un geste sec, il abat Nothung — la lame que Régin lui-même a forgée pour lui. Régin s’effondre sans un mot de plus. Un long silence retombe sur la vallée. Siegfried reste debout, seul, la peau raidie comme un cuir impénétrable. Suivant les indications des oiseaux, il remonte jusqu’à l’entrée de la caverne où Fafnir dormait depuis tant d’années. À l’intérieur, dans la pénombre, s’étend un amoncellement3 d’or et de pierres précieuses plus vaste que tout ce qu’il avait imaginé — assez pour acheter dix royaumes. Siegfried ne prend pourtant qu’un seul objet : un anneau simple, presque terne4 comparé au reste, mais que les oiseaux saluent d’un chant différent.

— Cet anneau porte en lui un pouvoir immense…

Siegfried referme les doigts sur l’anneau et ressort de la caverne, laissant derrière lui l’essentiel du trésor maudit. Il lève les yeux vers le ciel qui pâlit à l’horizon.

— Où dois-je aller, maintenant ? demande-t-il tout haut, autant à lui-même qu’aux oiseaux.

La réponse vient aussitôt, portée par un battement d’ailes.

— Loin d’ici, vers le nord… au sommet du mont Hindarfjall… un mur de flammes entoure un lieu où dort une femme depuis des lustres, une femme qu’aucun homme n’a jamais osé réveiller…

Siegfried sent une curiosité nouvelle naître en lui, plus vive encore que celle qui l’avait poussé vers la caverne de Fafnir. Il siffle son cheval, resté à l’orée5 de la vallée, ajuste Nothung à sa ceinture, et se met en route vers le nord.

Derrière lui, la lande de Gnitaheid retrouve son silence. Devant lui commence une nouvelle aventure.

Guidé vers le nord par les oiseaux, Siegfried part au-devant d’une nouvelle aventure.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Qui paraît sans importance et sans danger. ↩

2. Bat faiblement par mouvements rapides et répétés. ↩

3. Grande quantité de choses entassées. ↩

4. Qui manque d’éclat ou ne brille presque pas. ↩

5. Bordure ou entrée d’une forêt. ↩

BIBLIUS · La Bibliothèque du temps