UNE HISTOIRE EN QUATRE PARTIES
Arthur
Une épée. Un royaume. Une légende.
Sommaire
Partie I — La naissance d’Arthur
Au Ve siècle, la Bretagne est divisée entre des royaumes. Les récits arthuriens, composés bien plus tard, mêlent souvenirs historiques, merveilleux et idéal chevaleresque. Uther Pendragon, Ygerne et Merlin appartiennent à cette légende qui explique les origines secrètes du roi Arthur.
Certains enfants viennent au monde dans le silence d’une maison. D’autres naissent au cœur des tempêtes et des serment1s. Arthur fut de ceux-là.
Depuis plusieurs jours, la pluie battait Carduel2. Dans la grande salle, Uther Pendragon demeurait seul devant le feu. Il repoussait tous ceux qui venaient lui parler du royaume.
Son esprit était ailleurs.

Quelques semaines plus tôt, Uther avait célébré une victoire en conviant les seigneurs de Bretagne, parmi lesquels le duc3 Gorlois de Tintagel et son épouse, Ygerne.
Dès qu’Uther avait aperçu Ygerne, vêtue d’une robe couleur de nuit, sa beauté l’avait ébloui. Mais elle aimait son mari et, comprenant les intentions du roi, avait quitté Carduel avant la fin des réjouissances.
Depuis ce jour, Uther ne connaissait plus de repos.
Cette nuit-là, tandis que le vent faisait gémir les portes, un voyageur se présenta. Sous sa cape ruisselante, sa barbe grise descendait jusqu’à sa poitrine, mais ses yeux brillaient d’une étrange lumière.
C’était Merlin.
On racontait qu’il connaissait l’avenir, pouvait changer d’apparence, comprendre les bêtes et lire dans les flammes. Certains le disaient sage ; d’autres prononçaient son nom à voix basse.
— Tu m’as fait appeler.
Uther congédia ses serviteurs.
— Je donnerais mon royaume pour revoir Ygerne.
Merlin soutint son regard.
— Je peux t’aider. Mais tu devras d’abord me prêter serment.
— Quel serment ?
— Celui de me remettre ce que je viendrai un jour te demander.
Le silence retomba dans la salle.
— Réfléchis bien, Uther Pendragon. La promesse d’un roi le lie jusqu’à son dernier souffle. Si tu me donnes ta parole, tu ne pourras jamais la reprendre.
Uther sentit qu’il s’engageait sur un chemin dont nul ne pouvait apercevoir l’issue. Pourtant, son désir l’emporta.
— Je le jure.
Merlin inclina lentement la tête.
— Alors le destin est en marche.
Gorlois s’était brouillé avec Uther et avait enfermé Ygerne dans la forteresse de Tintagel, au sommet de falaises battues par les vagues. Lui-même commandait ses soldats dans une place forte voisine, assiégée par les troupes royales.
Merlin conduisit Uther jusqu’à Tintagel. Au pied des falaises, il cueillit parmi les fougères une plante aux feuilles argentées, née, disait-on, des larmes des fées. Il la froissa entre ses doigts, puis traça sur le visage du roi des signes oubliés.
Le vent cessa soudain de souffler. Même les vagues semblèrent retenir leur colère.
Une brûlure glaciale parcourut Uther. Son visage ondula comme le reflet d’une eau troublée. Ses épaules changèrent, ses cheveux prirent une autre couleur et sa voix devint celle du duc Gorlois.
Merlin contempla son œuvre.
— Jusqu’à l’aube, nul regard ne percera ce charme. Mais n’oublie jamais ton serment.
Les guetteurs reconnurent leur seigneur et abaissèrent le pont-levis. Les serviteurs s’inclinèrent sur son passage sans soupçonner la supercherie4. Prévenue de ce retour inattendu, Ygerne vint à sa rencontre. Heureuse de croire son époux revenu sain et sauf, elle lui prit la main et le conduisit jusqu’à leurs appartements.
Cette nuit-là, Uther partagea sa couche sous les traits du duc Gorlois.
Avant l’aube, Uther quitta la forteresse tandis que le charme s’effaçait. Dans les collines, des cavaliers lui apportèrent une nouvelle funeste5 : le véritable Gorlois avait été tué au combat pendant la nuit.
Quelques semaines plus tard, Uther demanda Ygerne en mariage. Devenue veuve et désireuse de rétablir la paix, elle accepta. Pourtant, un trouble demeurait en elle : un enfant avait été conçu durant la nuit où elle avait cru retrouver son époux.
Lorsque le garçon naquit, l’hiver couvrait la Bretagne de neige. Ygerne le serra contre elle, émerveillée par ses mains minuscules et la force de ses premiers cris.
Mais avant le lever du jour, Merlin reparut.
Uther pâlit.
— Tu es venu réclamer ton dû.
— Oui.
Ygerne comprit aussitôt.
— Non ! Vous ne l’emporterez pas !
Merlin s’approcha du berceau.
— Je ne lui ferai aucun mal. Loin d’ici, il grandira dans la paix. Il apprendra l’honneur avant de connaître le pouvoir.
Uther détourna les yeux. Il avait donné sa parole. Un roi pouvait perdre une bataille, son royaume ou sa vie. Mais jamais son serment.
À l’aube, Merlin emporta l’enfant enveloppé dans un manteau de laine.
Il le confia au chevalier Antor. Celui-ci et son épouse l’élevèrent comme leur propre fils, auprès du jeune Kay, sans jamais révéler le secret de sa naissance.
Le garçon reçut le nom d’Arthur.
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Promesse solennelle. ↩
2. Cour royale. ↩
3. Grand seigneur. ↩
4. Tromperie. ↩
5. Fatal. ↩
Partie II — L’épée dans le rocher
Pour bien comprendre. Après la mort d’Uther, la Bretagne légendaire n’a plus de souverain reconnu. Dans les romans médiévaux, une épreuve merveilleuse permet de désigner le roi légitime : retirer une épée fichée dans la pierre. Arthur ignore encore sa naissance royale et sert Kay comme simple écuyer.
Les années avaient passé.
Arthur avait grandi chez Antor, le chevalier auquel Merlin l’avait confié. Personne ne connaissait le secret de sa naissance. Pour tous, il n’était qu’un enfant recueilli par charité et élevé auprès de Kay, le fils d’Antor. Pourtant, les deux garçons ne vivaient pas comme des frères.
Chaque matin, Kay apprenait la joute et maniait les armes. Arthur sellait les destriers, nettoyait les hauberts1 et réparait les lances. Jamais il ne protestait. Un écuyer2 devait obéir. Kay avait grandi persuadé que servir était le destin des autres.

— Plus vite, Arthur ! Tu comptes fourbir cette armure jusqu’à demain ?
Les jeunes nobles éclatèrent de rire.
— Ce plastron vaut plus cher que toi !
Arthur poursuivit son travail sans relever la tête. Un regard d’Antor suffisait à faire taire les moqueries. Mais dès qu’il disparaissait, elles reprenaient.
Depuis la mort d’Uther Pendragon, les grands seigneurs se disputaient la Bretagne. Pour rétablir la paix, l’archevêque3 de Cantorbéry les convoqua à un immense tournoi à Londres. Antor s’y rendit avec Kay et Arthur.
Jamais Arthur n’avait vu pareil spectacle. Les tentes couvraient les prairies, les bannières claquaient au vent et la foule acclamait les chevaliers. Kay avançait vers la lice4. Arthur le suivait, chargé de son heaume, de son écu et de sa lance.
Soudain, Kay porta la main à sa ceinture. Son visage blêmit.
— Mon épée… Elle est restée à l’auberge !
Il repoussa Arthur d’une bourrade.
— Va me la chercher ! Si tu n’es pas revenu avant mon combat, c’est le fouet qui t’attend.
Arthur partit en courant. Mais les volets de l’auberge étaient clos et la porte verrouillée. Il frappa. Personne ne répondit. Il imagina le fouet et la colère de Kay. Alors il reprit sa course, sans savoir où aller.
Peu à peu, les clameurs du tournoi s’éteignirent. Un chemin bordé d’ifs le conduisit vers une petite église et son cimetière abandonné. Ici, aucun cri, aucun cheval. Seulement le chant d’un rossignol. Pour la première fois, personne ne lui donnait d’ordre.
Alors il aperçut un énorme bloc de pierre. Une épée y était profondément enfoncée. Sur la lame étaient gravés quelques mots :
Celui qui retirera cette épée sera le légitime suzerain5 de toute la Bretagne.
Arthur les lut lentement. Il ne pensa ni au royaume ni à une couronne. Seulement à Kay.
Cette épée fera bien l’affaire.
Il posa la main sur la poignée. La garde semblait faite pour sa main. Il tira. L’épée quitta la pierre sans le moindre effort.
Arthur demeura figé. Le rossignol chantait toujours, comme si le monde attendait ce geste depuis des siècles. Puis il reprit sa course, l’épée à la main.
Kay la lui arracha presque.
— Enfin !
Son regard se figea. Tous les nobles de Bretagne connaissaient cette arme. Antor venait de les rejoindre.
— Où as-tu trouvé cette épée ?
Kay hésita une fraction de seconde.
— C’est moi qui l’ai retirée de la pierre.
Arthur ouvrit la bouche, mais le regard de Kay le réduisit au silence. Antor les observa.
— Venez avec moi.
Bientôt, chevaliers, moines et curieux entourèrent la pierre. Le tournoi semblait s’être arrêté. Antor replaça la lame dans le bloc.
— Kay, tu affirmes que c’est toi qui l’as retirée ?
— Oui, père.
— Alors montre-le.
Kay saisit la poignée et tira. Rien. Il prit appui de tout son poids. Ses bottes glissèrent et il manqua de tomber le cul dans la boue. Quelques rires s’élevèrent. Il essaya encore, les bras tremblants. L’épée ne bougea pas d’un pouce.
Antor le contempla avec tristesse.
— Tu m’as menti.
Pour la première fois de sa vie, Kay baissa les yeux. Antor se tourna vers Arthur.
— Approche. Pose simplement ta main sur la poignée.
Arthur obéit. À peine eut-il tiré qu’un léger grincement accompagna la sortie de la lame, comme si la pierre acceptait enfin de la rendre.
Un souffle parcourut l’assemblée. Les chevaliers échangèrent des regards incrédules. Certains firent le signe de la croix. D’autres tombèrent à genoux.
— Kay, dit Antor, lis ce qui est gravé sur la pierre.
D’une voix presque éteinte, il récita :
— Celui qui retirera cette épée sera le légitime suzerain de toute la Bretagne.
Ces mots tombèrent sur la foule comme une sentence. Les grands seigneurs s’agenouillèrent les uns après les autres. Puis les chevaliers. Puis les écuyers. Bientôt, toute l’assemblée inclinait la tête devant Arthur.
Lui demeurait immobile, l’épée entre les mains. Il ignorait pourquoi les puissants seigneurs de Bretagne s’agenouillaient devant un simple écuyer.
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Tuniques de mailles. ↩
2. Apprenti chevalier. ↩
3. Chef religieux. ↩
4. Terrain de tournoi. ↩
5. Seigneur supérieur. ↩
Partie III — Merlin et la Table ronde
Pour bien comprendre. Dans la légende arthurienne, Camelot devient le centre du royaume de Logres. La Table ronde symbolise l’égalité des chevaliers : aucun siège n’en domine un autre. Les romans du Moyen Âge y réunissent des héros venus d’histoires différentes et annoncent la quête spirituelle du Graal.
Le printemps avait ramené la paix sur le royaume de Logres1. Les routes redevenaient sûres, les paysans retournaient aux champs et les querelles entre barons2 s’apaisaient. Depuis qu’Arthur avait retiré Excalibur du rocher, beaucoup voyaient enfin en lui le roi que la Bretagne attendait.
Mais Arthur savait qu’un royaume ne se gouverne pas par l’épée seule.
Un matin, Merlin le conduisit dans la grande salle de Camelot. Au centre de la pièce se dressait une immense table de chêne.

Arthur s’arrêta sur le seuil.
Jamais il n’avait vu un ouvrage aussi imposant. Le plateau, parfaitement poli, semblait taillé d’une seule pièce. Treize sièges massifs l’entouraient. Douze attendaient les plus grands chevaliers du royaume. Le treizième demeurait vide.
— Pourquoi est-elle ronde ? demanda Arthur.
Merlin posa la main sur le bois.
— Parce qu’ici, nul ne siègera plus haut que son voisin. Ni la naissance, ni la richesse, ni l’âge ne donneront la première place. Seuls compteront la loyauté, le courage et les hauts faits3.
Arthur effleura le rebord de la Table. Pour la première fois, il comprit que la force d’un roi ne venait pas seulement de son épée, mais des hommes capables de combattre à ses côtés.
Quelques jours plus tard, les plus valeureux chevaliers furent réunis à Camelot.
Lorsque les portes de la grande salle s’ouvrirent, leurs conversations s’éteignirent. Tous s’immobilisèrent devant la Table ronde. Aucun n’osa s’asseoir.
Merlin s’avança vers l’âtre4.
— Sire… votre main.
Arthur tendit la paume. L’enchanteur dégaina Excalibur. Un murmure parcourut l’assemblée : seule la main du roi légitime pouvait manier cette épée. Merlin entailla légèrement la peau d’Arthur. Une goutte de sang tomba dans le feu.
Les flammes s’éteignirent presque.
Pendant un battement de cœur, la salle sombra dans une étrange pénombre.
Puis une flamme bleu pâle jaillit au milieu des braises.
Merlin murmura quelques paroles dans une langue oubliée. Un souffle glacial parcourut la salle. Les torches vacillèrent. Même le feu semblait écouter l’enchanteur.
Alors le bois se mit à craquer.
— Regardez ! s’écria Yvain.
Les veines du chêne ondulèrent lentement. Une lueur gagna le dossier d’un fauteuil et dessina des lettres.
Un premier nom apparut.
Arthur.
Puis un deuxième.
Lancelot.
Puis d’autres encore.
Gauvain. Bohort. Perceval…
Les noms n’étaient ni gravés ni peints. Ils semblaient surgir du cœur même du bois, comme si la Table les avait portés depuis toujours, attendant le jour où la magie les révélerait.
Un vieux seigneur à la barbe blanche finit pourtant par rompre le silence.
— Par saint Michel ! Me voilà donc condamné à écouter les conseils d’un gamin qui porte encore du duvet au menton !
Quelques rires nerveux lui répondirent. Yvain rougit, mais soutint son regard.
Merlin, lui, ne souriait pas.
Ses yeux restaient fixés sur le treizième siège.
Le seul qui demeurait vierge.
— Étrange… souffla-t-il.
À cet instant, la flamme bleue vacilla. Un froid brutal envahit la salle. Le rire mourut sur les lèvres des chevaliers. Dehors, les chevaux hennirent.
Les veines du chêne s’assombrirent.
Lentement.
Comme une encre noire qui se répand dans l’eau.
Elles rampèrent sur le plateau, puis gagnèrent le dernier siège. Le bois clair noircit sous les yeux de l’assemblée. Plusieurs chevaliers portèrent la main à leur épée.
Arthur fit un pas.
— Est-ce encore votre magie ?
Merlin demeura immobile. Son visage avait pâli.
Pour la première fois, Arthur découvrait de l’inquiétude dans les yeux de celui qui semblait tout savoir.
— Non… murmura enfin l’enchanteur. Cette puissance n’est pas la mienne.
Un frisson parcourut les chevaliers. Personne n’osa approcher. Merlin s’avança pourtant jusqu’au fauteuil, sans le toucher.
— Voici le Siège périlleux.
Même les plus braves baissèrent instinctivement les yeux.
— Pourquoi est-il vide ? demanda Arthur.
— Parce qu’il attend son chevalier.
— Lequel ?
Merlin leva lentement les yeux vers lui.
— Celui qui accomplira la plus grande de toutes les quêtes. Tout autre qui tenterait de prendre sa place serait frappé de mort.
Le silence devint presque insupportable. Arthur regarda le fauteuil noir.
— Quelle est cette quête ?
Merlin contempla le siège noirci.
— Retrouver… le Saint Graal5.
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Royaume d’Arthur. ↩
2. Grands seigneurs. ↩
3. Exploits. ↩
4. Foyer. ↩
5. Coupe sacrée. ↩
Partie IV — La Quête du Graal
Pour bien comprendre. Le Graal apparaît dans les romans arthuriens du Moyen Âge comme une coupe sacrée liée au Christ. Sa recherche n’est pas une aventure ordinaire : elle exige autant de pureté intérieure que de bravoure. Chaque chevalier doit suivre un chemin différent et comprendre ce qu’il cherche.
Le gel saisissait le royaume depuis plus d’un mois. Les rivières dormaient sous la glace, les branches éclataient dans les forêts et les chemins disparaissaient sous la neige. Même Camelot semblait retenir son souffle.
Dans la grande salle, un immense feu brûlait sans chasser le froid. Les chevaliers de la Table ronde étaient réunis, mais nul ne chantait ni ne racontait ses exploits. Près de l’âtre, Merlin remuait les braises, le visage caché sous son capuchon. Arthur contemplait le treizième fauteuil. Le Siège périlleux. Depuis le jour où les noms étaient apparus sur les dossiers, lui seul demeurait vierge. Aucun homme n’avait encore le droit de s’y asseoir.
— Maître Éloi.

Le vieux scribe apporta le registre relié de cuir.
— Aujourd’hui, dit Arthur, ne lis pas nos victoires. Lis-nous les pages de la Quête.
Les feuillets craquèrent sous les doigts du vieil homme.
— Messire Bohort parcourut les montagnes du Septentrion1. Il interrogea moines et ermites2. Il ne trouva pas le Graal.
— Messire Lancelot franchit les marais de l’Ouest et visita des sanctuaires oubliés. Il ne trouva pas le Graal.
— Messire Yvain suivit quarante jours une lumière dans le ciel. Il ne trouva pas le Graal.
Le scribe tourna une page.
— Le récit de messire Gauvain n’a pas encore été consigné.
Tous les regards se tournèrent vers le neveu du roi. Son manteau portait encore la neige des chemins.
— J’ai atteint une chapelle perdue au cœur de Brocéliande3, raconta-t-il. Un ermite était assis près du feu. Je lui ai demandé où se trouvait le Graal. Il m’a répondu : « Je peux te dire où il n’est pas. Il n’est ni sur la terre, ni sous la terre, ni dans les eaux. »
— J’ai cru qu’il se moquait de moi. Quel objet pourrait n’être nulle part ? Il a gardé le silence. Alors j’ai demandé : « Où dois-je chercher ? »
Il a levé les yeux. Ils étaient d’une clarté étrange.
— Voilà enfin une meilleure question.
Gauvain se tut.
— Et ensuite ? demanda Bohort.
— Au matin, le feu était éteint et la chapelle vide. La poussière couvrait le sol, les toiles d’araignée barraient les murs et la cheminée était froide. On aurait dit que personne n’y était entré depuis des années.
Un murmure parcourut la Table.
— Une histoire qui ne nous avance guère, grommela un chevalier. J’aurais préféré rencontrer un dragon.
Merlin soupira.
— C’est justement votre malheur. Vous cherchez le Graal comme un brigand ou une forteresse. Vous fouillez les montagnes, les ruines, les forêts… Mais certains chemins ne s’ouvrent pas devant une épée.
Le vent gémissait contre les vitraux4.
Puis, soudain, il cessa.
Les flammes se figèrent. Le silence devint si profond que chacun entendit sa propre respiration. Une douce clarté emplit la salle. Elle ne venait ni du soleil ni du feu, mais semblait jaillir de partout à la fois. Un parfum de pain chaud se répandit dans l’air. Puis celui de la terre après la pluie et des fleurs du printemps, comme si l’hiver venait de s’effacer. Les chevaliers sentirent leur fatigue disparaître. Arthur lui-même sentit son cœur s’alléger.
Alors une coupe d’or apparut au-dessus de la Table ronde, voilée d’une lumière blanche.
Personne ne distingua les mains qui la portaient. Pas un chevalier n’osa se lever. Pas même Merlin. Puis la clarté s’éteignit. Le froid revint aussitôt. Le bois craqua dans l’âtre et le vent frappa de nouveau les vitraux. Longtemps, nul ne trouva les mots. Enfin, Arthur se leva.
— Préparez vos chevaux. Demain, nous reprendrons la quête.
À l’aube, les chevaliers atteignirent l’orée de la grande forêt. Les sapins chargés de givre formaient devant eux un mur sombre.
— Merlin, demanda Bohort, quelle route devons-nous suivre ?
L’enchanteur leva son bâton vers les arbres.
— Il n’y a pas de route. Entrez là où la forêt vous paraît la plus sombre.
Étrangement, chacun désigna un endroit différent. Lancelot apercevait un passage entre deux rochers. Gauvain montrait une clairière noyée sous les sapins. Yvain fixait un sentier si obscur qu’on distinguait à peine les premiers arbres.
Alors ils comprirent.
Sans un mot, chacun éperonna son cheval. Ils disparurent un à un sous les branches chargées de neige. Arthur demeura seul à la lisière5. Merlin avait lui aussi disparu. Le roi regarda les flocons tomber sur les traces des chevaux. Puis la neige les effaça. Arthur posa une main sur son cœur.
— Ni sur la terre… ni sous la terre… ni dans les eaux…
Le vent emporta le reste de sa phrase.
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Nord. ↩
2. Religieux solitaires. ↩
3. Forêt légendaire. ↩
4. Fenêtres colorées. ↩
5. Bord de la forêt. ↩