UNE HISTOIRE EN QUATRE PARTIES
L’Affaire des poisons
Des poisons. Des secrets. Une enquête au cœur du pouvoir.
Sommaire
Partie I — Le Corbeau
En 1667, Louis XIV confie la nouvelle police de Paris à Nicolas de La Reynie. Quelques années plus tard, des soupçons d’empoisonnement ébranlent la capitale.
Hiver 1676.
Je m’appelle Nicolas de La Reynie. Sa Majesté Louis XIV m’a confié une tâche nouvelle : maintenir l’ordre dans Paris. On me nomme lieutenant général de police, le premier à porter ce titre. Voleurs, meurtriers et faussaires finissent tôt ou tard par croiser ma route.
Pourtant, jamais je n’avais rencontré une affaire semblable à celle que je vais raconter. Si ces pages devaient être retrouvées après ma mort, qu’elles servent au moins d’avertissement. Car, cet hiver-là, j’entrevis une vérité que beaucoup auraient préféré ensevelir.

La Conciergerie1 dressait sa masse sombre au bord de la Seine. Ancien palais des rois, elle servait désormais de prison, où les plus dangereux criminels de Paris attendaient leur jugement… ou le bourreau.
Je descendis lentement l’escalier de pierre. À chaque marche, l’air devenait plus froid, plus lourd. Une odeur de paille moisie et d’urine montait des profondeurs.
Un geôlier2 leva sa lanterne.
— Qui demande le prisonnier ?
— Nicolas de La Reynie. J’interroge Mathieu Mornay.
Le gardien hocha la tête.
— Le Corbeau…
Ainsi le surnom avait-il déjà fait le tour de la prison.
Je repensai aux paroles du roi, quelques jours plus tôt : « Paris bruisse de rumeurs absurdes. On parle de poisons, de sorcières et de messes interdites. Je veux que cette affaire cesse avant qu’elle ne salisse mon royaume. »
Les rumeurs… Je savais pourtant qu’elles naissaient rarement de rien. Des héritiers disparaissaient après un repas. Certains murmuraient un mot bien plus inquiétant : poison.
Au bout du couloir, le geôlier s’arrêta devant une lourde porte de chêne renforcée de fer. La clé grinça. Une odeur insoutenable s’échappa aussitôt.
La cellule n’était guère plus grande qu’un débarras, la paille humide au sol. Au milieu de cette misère était assis un homme d’une quarantaine d’années, les cheveux collés au front, les poignets marqués par les chaînes.
À quelques pas de lui se tenait le bourreau. Immense. Silencieux. Les bras croisés.
Le prisonnier leva vers moi des yeux rougis.
— Monsieur… ne me laissez pas seul avec lui…
Je pris place sur un banc de pierre.
— Mathieu Mornay. On vous appelle le Corbeau.
— C’est les autres qui disent ça.
— Pourquoi ?
— Parce que j’apporte des paquets… souvent avant que quelqu’un ne meure.
Je sortis mon carnet.
— Racontez-moi tout.
Il jeta un regard inquiet vers le bourreau, qui demeurait parfaitement immobile.
— Il ne vous touchera plus, tant que vous direz la vérité.
— Je transportais des lettres, des fioles, des poudres. Je ne posais jamais de questions.
— Pour qui ?
— Pour des dames, des médecins, des apothicaires3, des nobles aussi.
Puis il murmura un nom.
— La marquise de Brinvilliers.
Ma plume s’arrêta. Toute la haute société connaissait cette femme élégante, réputée pour son esprit. Depuis quelques mois, on la disait responsable de plusieurs morts dans sa propre famille. Aucune preuve n’avait jamais permis de l’accuser.
— Continuez.
— Elle voulait des poudres qui faisaient dormir, d’autres qui rendaient malades, d’autres encore…
Il n’acheva pas sa phrase.
— Qui les préparait ?
— Le chevalier de Sainte-Croix.
Ce nom ne m’était pas inconnu. Ancien officier, grand amateur de chimie, il passait, disait-on, davantage de temps parmi ses cornues4 que sur les champs de bataille.
— Que savez-vous d’autre ?
Le prisonnier trembla. Ses yeux se fixèrent sur un coin obscur de la cellule, comme s’il y voyait quelque chose.
— Une nuit, j’ai porté un paquet. Dans une vieille maison, volets fermés. Il y avait des gens riches. Très riches.
— Qui ?
— Je ne sais pas…
— Et ensuite ?
— Ils avaient rempli un grand bassin d’un liquide noir.
— Du vin ?
— Non… Plus épais.
Le silence retomba. Même le bourreau semblait écouter.
— Puis ?
Le Corbeau se mit à trembler de tout son corps.
— Ils ont récité quelque chose, je ne comprenais pas leurs paroles. Et…
Il s’interrompit.
— Et quoi ?
Ses lèvres blanchirent.
— Quelque chose est sorti du bassin.
Je restai silencieux. Je ne croyais ni aux fantômes ni aux démons. Les prisons regorgeaient d’hommes prêts à inventer les pires histoires pour sauver leur peau. Pourtant, le Corbeau ne cherchait pas à me convaincre. Il avait simplement peur.
Il attrapa brusquement ma manche.
— Je peux vous le prouver ! Le chevalier de Sainte-Croix garde tout : lettres, recettes, noms. Dans une cassette5 cachée.
Je me levai. S’il disait vrai, cette cassette pouvait enfin livrer les preuves que je cherchais depuis des mois.
Je repris ma torche. Au moment où je franchissais le seuil, un cri retentit derrière moi.
— Monsieur de La Reynie ! Dépêchez-vous…
— Pourquoi ?
— Parce que… si elle apprend que j’ai parlé, elle viendra.
Je quittai la cellule sans répondre, la porte se refermant dans un long grincement.
En regagnant la cour, je ne pensais plus qu’à une chose : la cassette de Sainte-Croix.
Et pourtant, au moment où je montais à cheval, les derniers mots du Corbeau revinrent me hanter.
« Quelque chose est sorti du bassin. »
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Ancien palais royal de Paris transformé en prison. ↩
2. Gardien d’une prison. ↩
3. Personnes préparant et vendant remèdes et substances. ↩
4. Récipients servant à distiller. ↩
5. Petit coffret pour objets ou documents précieux. ↩
Partie II — La cassette de Sainte-Croix
Pour bien comprendre. Le chevalier de Sainte-Croix, officier passionné de chimie, meurt en 1672. La découverte d’une cassette remplie de lettres et de poisons compromet alors sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers.
Le quartier du Marais1 dormait encore lorsque j’y arrivai.
Autrefois, cette partie de Paris n’était qu’un vaste marécage. Depuis, les plus grandes familles du royaume y avaient bâti de riches hôtels particuliers2, où vivaient magistrats et nobles fortunés, loin de l’agitation des marchés.
Pourtant, ce matin-là, quelque chose avait changé. Les volets restaient clos. Quelques domestiques parlaient à voix basse sur les trottoirs. Une femme fit précipitamment un signe de croix en me voyant passer.

Mon cheval ralentit devant l’hôtel du chevalier de Sainte-Croix. La demeure semblait vide. Je frappai du pommeau de mon épée.
Après un long silence, une porte s’entrouvrit. Un valet apparut : petit, pâle, les mains tremblantes.
Son regard glissa sur mon manteau, mon épée, puis sur les gardes qui m’accompagnaient. Son visage se décomposa.
— Vous êtes bien Monsieur de La Reynie ?
— Lui-même.
— Je… je savais bien que la police finirait par venir. Entrez, monsieur… vous arrivez trop tard.
Je franchis le seuil.
— Que s’est-il passé ?
— Le maître est mort cette nuit.
Je sentis mon estomac se nouer. Mort : la seule personne capable de confirmer les aveux du Corbeau venait de disparaître.
Le valet me conduisit jusqu’à la chambre. Dès le seuil, une odeur étrange me saisit — ni celle d’un cadavre, ni d’une maladie, mais une odeur sèche, poussiéreuse, mêlée aux plantes médicinales.
Les rideaux étaient tirés, une unique chandelle éclairait le lit. Le chevalier de Sainte-Croix reposait sur le dos. Enfin… reposait… Le mot était mal choisi.
Son corps semblait avoir vieilli de vingt années en une seule nuit. Sa peau, tendue sur les os, ressemblait à un vieux parchemin. Ses lèvres rétractées découvraient ses dents.
Je m’approchai. Aucune blessure. Aucune trace de lutte. Puis je remarquai son cou : deux petites marques, rondes, très rapprochées, comme si deux aiguilles avaient percé la peau.
Le valet murmura derrière moi :
— Les autres avaient les mêmes.
Je me retournai.
— Les autres ?
— Depuis trois jours… Un mendiant. Puis un garçon d’écurie. Hier, une petite fille. Toujours pareil : ils meurent pendant la nuit, et le matin…
Il regarda le corps de son maître.
— Ils sont comme lui.
Je demeurai silencieux. Les médecins parleraient peut-être d’une maladie inconnue. Mais mon instinct me soufflait autre chose : le Corbeau, le bassin noir, « Quelque chose est sorti… »
Non. Je refusais encore d’assembler ces pièces. Une enquête exigeait des preuves, pas des superstitions.
Je quittai la chambre.
— Montrez-moi le cabinet du chevalier.
Cette pièce ressemblait davantage à un atelier qu’au bureau d’un gentilhomme : étagères de fioles jusqu’au plafond, balances de précision, mortiers3 de pierre, cornues4 encore posées sur un fourneau éteint. Au centre, une grande table disparaissait sous les papiers.
Je compris aussitôt pourquoi Sainte-Croix fascinait ses contemporains. Certains savants cherchaient déjà à comprendre les secrets de la nature. Ils mélangeaient les métaux, distillaient les plantes, fabriquaient des remèdes… ou des poisons.
Je commençai à examiner les documents : recettes, listes de plantes, calculs. Rien qui puisse conduire à la marquise de Brinvilliers.
Près de la cheminée, un morceau de papier dépassait des cendres. Je le récupérai avec précaution. Une partie avait brûlé. Quelques lignes restaient lisibles : « … creuse une fosse… verse le breuvage… les ombres… »
Le titre, lui, avait échappé aux flammes.
Homère — Odyssée5 — Chant XI.
Je connaissais ce passage : Ulysse y descendait consulter les morts. Pourquoi Sainte-Croix possédait-il cette page, et pourquoi avait-il essayé de la brûler ?
Je pliai le feuillet et le glissai dans la poche de mon manteau.
Au moment de quitter la pièce, un détail attira mon attention. Le panneau de bois près de la cheminée vibrait légèrement sous ma main. Je frappai : le son était creux.
Je sortis mon couteau. La lame s’enfonça facilement entre deux planches. Une pression, un déclic. Le panneau pivota lentement.
Une cache.
Je retins mon souffle. À l’intérieur reposait un petit coffret de métal noir, ni très grand ni très lourd, mais soigneusement fabriqué. Sa serrure était d’une finesse remarquable.
Je le pris entre mes mains. Le Corbeau disait donc vrai : la cassette existait.
Je tentai de l’ouvrir. Impossible : le mécanisme résistait. Je remarquai une petite plaque gravée, quelques mots en latin, mais je ne cherchai pas à les déchiffrer. Il ne fallait rien forcer. Si cette cassette contenait des lettres ou des aveux, chaque détail pouvait compter.
Je l’enveloppai dans mon manteau.
En quittant la maison, je croisai des voisins rassemblés dans la rue. Ils se turent à mon passage, mais j’entendis malgré tout quelques murmures.
— Encore un…
— Dieu nous protège…
— On dit qu’on retrouve les corps sans une goutte de sang…
Je montai à cheval. Le vent froid soufflait sur Paris. Dans ma sacoche reposait peut-être la preuve attendue par le royaume. Ou le début d’une affaire bien plus dangereuse.
Une seule personne pouvait désormais décider de la suite.
Le roi Louis XIV.
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Quartier parisien prisé de la noblesse. ↩
2. Grandes demeures urbaines de familles aisées. ↩
3. Récipients où l’on broie avec un pilon. ↩
4. Récipients servant à distiller. ↩
5. Poème grec racontant le retour d’Ulysse. ↩
Partie III — Le Roi-Soleil
Pour bien comprendre. Dans les années 1670, Versailles est encore un immense chantier. Louis XIV y rassemble progressivement la cour et met en scène une monarchie puissante, attentive à son prestige autant qu’à la sécurité du royaume.
Le lendemain, je quittai Paris avant l’aube. La cassette de Sainte-Croix reposait dans ma sacoche, enveloppée d’une épaisse toile. Je ne pouvais prendre seul la responsabilité de l’ouvrir. Une mince couche de givre1 recouvrait les champs lorsque j’aperçus enfin Versailles. Quinze ans plus tôt, ce n’était qu’un pavillon de chasse2 entouré de bois. Désormais, le roi en faisait le plus somptueux palais d’Europe, où des centaines d’ouvriers travaillaient encore. Louis XIV voulait que le monde entier admire la puissance de la France.
Je traversai les jardins, impressionnants même en hiver : allées tracées au cordeau, statues de marbre entre les haies taillées, grands bassins reflétant un ciel d’acier. À Versailles, tout devait montrer que le roi dominait la nature elle-même. À mesure que j’approchais du château, les carrosses devenaient plus nombreux : gentilshommes richement vêtus, dames aux robes éclatantes tenant leurs jupes en montant les marches, valets s’inclinant à leur passage.
Moi, j’apportais sous mes semelles la boue de Paris. Les regards glissèrent sur mes bottes, des conversations s’interrompirent. Un lieutenant général de police ne se présentait jamais à Versailles pour annoncer une bonne nouvelle.

Un huissier3 m’introduisit auprès de Jean-Baptiste Colbert, qui m’accueillit sans sourire. Petit, vêtu de noir, le regard vif.
— Voilà donc l’objet qui vous amène, dit-il en désignant la cassette.
— Oui, Monsieur.
— Suivez-moi.
Nous traversâmes plusieurs galeries, chacune plus riche que la précédente : dorures, miroirs, tapisseries, plafonds peints. À chaque porte, des gardes immobiles ; à chaque couloir, des courtisans4 qui s’écartaient. Enfin, nous arrivâmes devant une porte plus sobre que les autres. L’huissier frappa trois coups.
— Entrez.
Le roi se trouvait seul. Louis XIV n’était pas le géant que certains imaginaient. Pourtant, dès qu’il levait les yeux, toute la pièce semblait lui appartenir. Sa haute perruque encadrait un visage grave ; ses vêtements somptueux paraissaient presque simples tant il les portait avec assurance. Je m’inclinai profondément.
— Sire.
Il m’invita d’un geste à parler. Je racontai tout : l’arrestation du Corbeau, les aveux, la marquise de Brinvilliers, la mort de Sainte-Croix, les autres victimes, le feuillet arraché au feu. Enfin, je déposai la cassette sur la table. Le silence dura quelques secondes. Puis Colbert prit la parole, d’une voix calme, trop calme.
— Croyez-vous vraiment qu’un témoignage obtenu sous la menace suffise à accuser une dame de la noblesse ?
— Non, Monsieur.
— Croyez-vous que quelques rumeurs populaires doivent troubler le royaume ?
Je gardai le silence.
— Paris produit chaque jour son lot de fables. Hier des loups-garous. Aujourd’hui des sorcières. Demain des dragons.
— Les rumeurs ne m’intéressent pas, répondis-je enfin en montrant la cassette. Les preuves, si.
Le roi descendit de l’estrade5, s’arrêta devant le coffret et en examina la serrure du bout des doigts. À ma grande surprise, il trouva aussitôt le mécanisme : un léger déclic, et la cassette s’ouvrit. À l’intérieur reposaient plusieurs liasses de lettres soigneusement pliées. Le roi en saisit une, la parcourut, puis une deuxième, puis une troisième. Son visage demeura impassible. Enfin, il referma le coffret et marcha jusqu’à la grande cheminée, où les flammes crépitaient. Je crus un instant qu’il allait remettre la cassette à Colbert. Au lieu de cela, il prit les lettres une à une… et les jeta dans le feu. Je fis un pas en avant malgré moi.
— Sire !
Colbert me lança un regard si dur que je m’arrêtai. Le papier se recroquevilla, noircit, puis tout disparut dans les flammes. Le roi contempla longtemps le brasier, puis se retourna.
— Monsieur de La Reynie. La France est le royaume le plus puissant d’Europe. Nos ennemis attendent le moindre prétexte pour salir notre réputation.
Son regard se fit de marbre.
— Que retiendra-t-on davantage de mon règne ? Les jardins, les palais, les académies, les victoires militaires… ou quelques histoires de poisons, de sorcières et de cérémonies interdites ?
Je gardai le silence.
— Votre devoir est de protéger mes sujets. Le mien est de protéger le royaume tout entier.
Il s’approcha de moi.
— Continuez votre enquête sur les empoisonnements. Arrêtez les coupables. Mais je ne veux plus entendre parler de monstres ni de démons.
Ses derniers mots furent presque murmurés. Je m’inclinai.
— À vos ordres, Sire.
Je quittai le cabinet du roi la gorge nouée. Les preuves avaient disparu dans les flammes. Mais une phrase, elle, refusait de brûler avec elles : « Quelque chose est sorti du bassin. »
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Fine glace formée par le gel. ↩
2. Résidence utilisée pendant les chasses. ↩
3. Officier qui annonce les visiteurs. ↩
4. Nobles vivant près du roi pour obtenir ses faveurs. ↩
5. Plateforme surélevée pour une personne importante. ↩
Partie IV — La Chose
Pour bien comprendre. L’affaire des poisons éclate réellement en 1679 et atteint l’entourage de la cour. Louis XIV crée une juridiction spéciale, la Chambre ardente, tandis que La Reynie conduit une enquête mêlant faits établis et rumeurs de sorcellerie.
Je quittai Versailles avant même le coucher du soleil. Le vent froid me fouettait le visage, mais il ne parvenait pas à calmer la colère qui grondait en moi. Le roi avait détruit les seules preuves capables de faire tomber la marquise de Brinvilliers. Je pouvais comprendre sa décision. Un souverain devait protéger son royaume. Mais comment poursuivre mon enquête sans ces lettres ? Je fis aussitôt demi-tour vers l’hôtel particulier du chevalier de Sainte-Croix. La demeure avait changé de visage. Des clercs1 circulaient dans toutes les pièces. Ils ouvraient les armoires, vidaient les coffres, empilaient les registres et notaient chaque objet avec une minutie maladive. J’arrêtai le premier d’entre eux.
— Qui dirige cet inventaire ?
Le vieil homme leva à peine les yeux de son registre.

— Ordre de Versailles, monsieur.
— Depuis quand ?
— Depuis ce matin.
Mon cœur se serra. Pendant que je me trouvais au château, tout ce qui pouvait servir mon enquête avait disparu, pièce après pièce, effacé. Je parcourus malgré tout le cabinet de Sainte-Croix. Les étagères étaient vides. Les fioles avaient disparu. Les papiers aussi. Même la cache derrière la cheminée avait été démontée. Il ne restait plus rien. Ou presque. Une migraine me traversa le front. Machinalement, j’ouvris ma veste pour prendre une pincée de tabac. Mes doigts rencontrèrent alors un feuillet plié : le morceau de papier que j’avais retiré des cendres. Je l’avais complètement oublié. Je le dépliai. Au recto figuraient toujours les quelques lignes de l’Odyssée racontant la descente d’Ulysse aux Enfers. Au verso, les mêmes signes incompréhensibles. Je rapprochai la feuille de la flamme d’une chandelle. D’abord, rien. Puis, lentement, une seconde écriture apparut entre les lignes imprimées. Une encre invisible. Je retins mon souffle. Quelques mots seulement.
« Expédiez la prochaine livraison avant la nouvelle lune. »
Je relus le message. Une première fois. Puis une seconde. Mon sang se glaça. C’était un ordre. Un simple messager ne donne pas d’ordres. Il les reçoit. Mathieu Mornay ne portait pas les ordres. Il les donnait. Il était le chef de toute cette affaire. Je penchai encore légèrement la feuille vers la lumière. Cette fois, un filigrane2 apparut dans l’épaisseur du papier : un corbeau aux ailes déployées. Sous l’oiseau, deux lettres entrelacées.
M. M. — Mathieu Mornay. Le Corbeau…
Je repliai le feuillet. Si Mornay dirigeait cette organisation, je l’avais laissé seul dans un cachot, croyant tenir un simple messager apeuré. Je me précipitai dehors. Quelques instants plus tard, mon cheval galopait vers la Conciergerie, ses sabots résonnant sur les pavés glacés. La nuit était tombée lorsque j’atteignis la prison. Pas une lumière aux fenêtres. Pas une torche sur les remparts3. Aucun garde ne vint m’ouvrir. Je descendis de cheval. Le portail était entrouvert, grinçant sous le vent. Je dégainai mon épée.
— Il y a quelqu’un ?
Le silence me répondit. Un silence épais. Je pénétrai dans la cour. Une lanterne brûlait près du corps de garde, projetant des ombres tremblantes sur les murs de pierre. À ses pieds gisait un soldat. Je m’agenouillai. Son visage était méconnaissable. La peau collait aux os, comme aspirée de l’intérieur. Les joues étaient creuses.
Au cou… Les mêmes deux marques.
Je sentis un frisson me parcourir l’échine, plus glacial encore que le vent de la nuit. Je me précipitai dans l’escalier. Le geôlier gisait sur les marches. Deux gardes reposaient plus bas. Tous présentaient les mêmes blessures, comme vidés de toute vie en quelques instants. Je descendis jusqu’aux cachots. La porte de la cellule du Corbeau était grande ouverte. Le bourreau adossé au mur. Même lui n’avait pas survécu. Son immense carcasse4 desséchée gisait là, comme un arbre foudroyé. Je levai ma lanterne. La cellule était vide. Les chaînes abandonnées sur le sol, brisées, arrachées par une force que je ne voulais pas imaginer. Je fis encore quelques pas. Alors seulement, je le découvris.
Au milieu des dalles de pierre s’ouvrait un trou béant5. Un tunnel, un terrier, fraîchement creusé, assez large pour laisser passer un homme. Je m’approchai, ma lanterne tremblant au bout de mon bras. La terre était humide et retournée. Quelqu’un — ou quelque chose — était passé par là. Très récemment.
Je demeurai longtemps immobile au bord de ce gouffre noir, écoutant le silence de la prison morte. Le Corbeau avait disparu. Et, pour la première fois depuis le début de cette enquête, je compris que je ne poursuivais plus seulement des empoisonneurs, mais quelque chose de bien plus ancien… et de bien plus dangereux…
Biblius, La Bibliothèque du temps
Vocabulaire
1. Hommes instruits chargés des actes. ↩
2. Dessin visible dans l’épaisseur du papier. ↩
3. Murs défensifs d’une ville. ↩
4. Ici, le corps imposant du bourreau. ↩
5. Ouverture très large et profonde. ↩