BIBLIUSLa Bibliothèque du tempsRÉCITS · PRÉHISTOIRE

UNE HISTOIRE EN QUATRE PARTIES

Yug et la fleur rouge

Le courage d’un garçon. La lumière d’une flamme.

Partie I — Oba

Cette histoire se déroule à la Préhistoire, une époque sans traces écrites. Les hommes vivent en petits groupes et ne savent pas toujours produire le feu : une fois obtenu, ils doivent le conserver sans le laisser s'éteindre. Yug vit seul avec Oba, qui l'a recueilli et élevé. Sa maladie va pousser le garçon à affronter un grand danger.

Si chacun de tes pas représentait une année, il te faudrait parcourir plus de deux cents kilomètres pour atteindre l'époque où vit Yug. En ce temps-là, les hommes, peu nombreux, se regroupent en bandes restreintes. L'Europe entière disparaît sous d'épaisses forêts que ne traverse ni route ni sentier. Des troupeaux d'aurochs1 y passent parfois, poursuivis par des hordes de loups affamés.

Yug, lui, ne vit pas parmi les hommes. Il vit avec Oba, dans un abri creusé au flanc d'une colline, protégé du vent par un rideau de branches tressées2. Oba n'est pas sa mère. Elle l'a trouvé, tout petit, pleurant seul près d'une rivière, un hiver où le froid tue plus sûrement que les lions des cavernes. Elle l'a porté contre elle, réchauffé de son corps maigre, nourri de racines mâchées et de moelle3 d'os. Elle lui a appris à reconnaître les fruits et les racines qui nourrissent de ceux qui empoisonnent, à suivre à la trace un lièvre blessé, à se taire quand un ours passe trop près. Elle lui a appris surtout à ne jamais avoir peur tout seul, car la peur partagée devient courage.

Oba est vieille. Plus vieille que personne dans la mémoire de Yug. Sa peau pend comme une écorce trop sèche, et ses mains tremblent parfois sans raison. Mais ses yeux restent vifs, et sa voix, le soir, sait encore raconter les histoires du temps d'avant, celui où, dit-elle, les hommes ne meurent pas de froid parce qu'ils gardent avec eux une fleur qui ne fane jamais : une fleur rouge, brûlante, qui danse dans la nuit et tient les bêtes à distance : le feu.

Yug veille Oba, malade dans leur abri
Yug veille sur Oba, terrassée par une fièvre mystérieuse.
Un matin, Oba ne se lève pas.

Yug la trouve recroquevillée4 sous les fourrures, le corps secoué de frissons alors que dehors, pourtant, l'air n'est pas froid. Sa peau brûle sous les doigts de Yug, brûle d'une chaleur mauvaise, celle qui ne réchauffe pas mais qui consume5. Elle respire vite, par petits coups.

— Yug… murmure-t-elle enfin, les yeux mi-clos. Il fait si froid ici. Pourquoi personne n'entretient le feu ?

— Il n'y a pas de feu, Oba. Il n'y en a jamais eu.

Elle ne répond pas. Ses paupières retombent, comme si la vérité, ajoutée à la fièvre, pesait trop lourd. Yug reste longtemps immobile, accroupi près d'elle, à écouter ce souffle irrégulier qui fait battre son propre cœur plus vite. Il ne sait pas nommer ce qui arrive. Il sait seulement qu'Oba, qui a toujours su quoi faire, ne peut plus rien faire. C'est à lui, maintenant, de savoir.

Il pense d'abord à la viande. Une viande grasse, riche, qui redonne des forces au corps le plus affaibli : la viande d'un grand animal, pas celle des petites bêtes maigres qu'il chasse d'ordinaire. Et il connaît un tel animal. Depuis plusieurs lunes, un sanglier solitaire rôde aux abords de leur territoire, un mâle énorme, aux défenses jaunies, qui a déjà éventré deux loups trop confiants. Les autres chasseurs de la contrée6 l'évitent. On raconte, dans les rares campements croisés, qu'il porte dans le regard quelque chose qui n'est plus tout à fait animal : une rage ancienne, mystérieuse.

Yug sait que s'attaquer seul à une telle bête relève de la folie. Mais Oba respire de plus en plus vite sous les fourrures, et la folie, ce jour-là, lui paraît plus raisonnable que l'attente.

Il pose la main une dernière fois sur le front brûlant de la vieille femme, ramasse sa lance à pointe durcie au feu, un cadeau d'Oba, un feu qu'ils n'ont pas, qu'il n'a jamais eu, et dont le manque, ce jour-là, pèse plus lourd que jamais. Yug sort dans la forêt, décidé à trouver le sanglier qui tue.

Dans la partie suivante, Yug affrontera seul le sanglier que tous les chasseurs redoutent.

Vocabulaire

1. Grands bœufs sauvages aujourd'hui disparus. ↩

2. Entrelacées : croisées. ↩

3. Partie molle dans les os. ↩

4. Repliée sur elle-même. ↩

5. Détruit peu à peu. ↩

6. Région, territoire. ↩

Partie II — Le sanglier qui tue

Pour bien comprendre. Oba, la vieille femme qui a élevé Yug, est gravement malade. Pour la sauver, le garçon part chasser un redoutable sanglier, dont la viande pourrait lui rendre des forces. À la Préhistoire, cet animal massif compte parmi les proies les plus dangereuses, chassées seulement avec des lances et des haches de pierre.

Yug marche longtemps avant de trouver les traces du sanglier. Des sabots profondément enfoncés dans la boue, plus larges que sa propre main ouverte. Des écorces arrachées à des troncs, à hauteur de ses propres épaules, là où la bête a aiguisé ses défenses.

Et puis, près d’un ruisseau, les restes d’un jeune cerf, à moitié dévoré. Même les charognards n’ont pas osé approcher.

La peur, Yug la sent monter en lui comme une eau froide. Il la laisse monter, sans lutter contre elle, Oba le lui a appris. On ne combat pas la peur. On la regarde, on l'accepte, puis on avance quand même.

Il suit les traces jusqu’au milieu de l’après-midi, quand le sanglier se montre enfin, débouchant d’un fourré1 de ronces sans un bruit, chose étrange pour une masse si lourde.

Il est plus grand encore que Yug ne l’a imaginé. Son dos hérissé de poils raides arrive à hauteur de poitrine d’un homme adulte. Ses défenses, jaunies et ébréchées, luisent de salive. Ses petits yeux noirs, enfoncés dans les replis de peau, ne cillent pas.

Yug, perché dans un frêne, affronte un sanglier gigantesque
Perché dans le frêne, Yug attend l’instant de frapper.

Yug ne bouge pas. Il sait qu’un geste trop rapide déclencherait la charge.

Il recule d’un pas, très lentement, cherchant du regard un arbre aux branches basses, un rocher, n’importe quoi qui puisse le sauver si la bête charge avant qu’il n’ait lancé sa hache de silex. Il en trouve un : un frêne penché, dont le tronc forme une fourche à hauteur d’homme.

Le sanglier charge sans prévenir.

Tout va très vite. Un martèlement de sabot.

Yug bondit vers le frêne au moment même où la masse noire fond sur lui dans un souffle rauque. Il sent le vent du groin2 frôler sa jambe, sent une défense déchirer l’air à un cheveu de sa cuisse, puis il est dans l’arbre, hors d’atteinte, le cœur cognant comme un tambour de guerre.

Le sanglier freine trop tard et va percuter le tronc dans un choc qui fait trembler les branches. Il recule, secoue sa lourde tête, charge de nouveau. Cette fois, Yug est prêt.

Perché dans la fourche, il attend que la bête passe juste sous lui, puis il abat sa hache de toutes ses forces, entre les omoplates3, là où Oba lui a appris que la vie des grands animaux se tient, fragile sous l’épaisseur du cuir.

Le sanglier pousse un cri terrible et part en zigzag, la hache plantée dans le dos, avant de s’effondrer à une trentaine de pas, dans un dernier soubresaut4 qui fait trembler les fougères alentour.

Yug reste un long moment immobile dans son arbre, à reprendre son souffle, avant d’oser redescendre.

Il faut toute la fin du jour pour dépecer5 la bête et rapporter, enveloppée dans de larges feuilles, une lourde charge de viande grasse. Le soleil se couche quand il atteint enfin l’abri.

Oba a les yeux ouverts, mais son regard flotte, incertain, sur les parois de l’abri.

— Tu as réussi… souffle-t-elle en reconnaissant l’odeur du sang frais. Mon garçon…

— Mange, Oba. Ça va te redonner des forces.

Il porte lui-même la viande crue à ses lèvres. Elle mâche avec effort, avale à peine, puis retombe dans un sommeil agité, secouée de frissons qui ne cessent pas.

La nuit venue, Yug comprend avec une angoisse nouvelle que la viande ne suffira pas. Le corps d’Oba tremble de froid alors même que la fièvre la consume ; seule la fleur rouge, croit-il, saura combattre ce mal.

C’est cette nuit-là, en cherchant du bois pour un feu qu’il ne sait pas allumer, qu’il aperçoit au loin, entre les arbres, une lueur qui n’est pas celle de la lune.

Yug découvrira enfin la fleur rouge, mais elle appartient à des hommes dangereux.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Buisson dense. ↩

2. Museau du sanglier. ↩

3. Os plats du haut du dos. ↩

4. Mouvement brusque. ↩

5. Découper un animal. ↩

Partie III — Ombre dans le camp

Pour bien comprendre. La viande du sanglier n’a pas guéri Oba. Cette nuit-là, Yug aperçoit la lueur d’un campement. À la Préhistoire, le feu est recueilli après un incendie naturel, puis conservé dans un récipient percé laissant passer l’air. Certains groupes peignent leur visage avant la chasse ou le combat afin d’impressionner leurs adversaires.

Yug s’approche de la lueur avec prudence, rampant d’arbre en arbre. Ce qu’il découvre lui coupe le souffle : un campement de nomades, niché dans une enceinte1 de rochers, protégé par un bois d’épineux clairsemé. Une vingtaine de chasseurs semblent vivre là, un camp de saison, monté pour quelques lunes.

Autour d’un feu, deux hommes font rôtir un cuissot de sanglier dont l’odeur monte jusqu’à Yug. Un autre, près d’une hutte, veille sur un récipient d’argile percé de trous, d’où filtre une lueur vivante. C’est donc cela, la fleur rouge dont parle Oba : une chose précieuse, que ces hommes protègent comme un trésor : le feu.

Oba lui a raconté que certaines tribus du Nord peignent leur visage de blanc avant la chasse. Yug a ri, pensant à une histoire pour les enfants. Il ne rit plus.

Dans la lueur du feu, de larges bandes blanches barrent le front et les joues des hommes, certains portent même des masques d’os. Quand l’un d’eux se penche pour rire, Yug croit voir des dents taillées en pointes. Les flammes jouent peut-être avec ses yeux. Pourtant, un frisson le traverse de la tête aux pieds.

Les nomades sont grands, musclés, armés de haches de pierre et de massues. Rudes adversaires pour un garçon haut comme trois pommes. Yug fait piètre figure face à leur carrure2.

Yug rampe vers un tison dans le camp des hommes peints
Yug rampe vers le tison sous le regard des hommes peints.

Yug observe longtemps, jusqu’à ce que la plupart des hommes regagnent leurs huttes. Près du grand feu, un unique gardien s’assoupit. Plus loin, trois nomades appuyés sur leurs massues veillent sur le récipient à feu, bien trop surveillé pour que Yug l’emporte sans bruit.

Mais le grand feu n’est gardé que par un homme au sommeil lourd. Près de lui, un tison3 isolé rougeoie doucement dans la nuit. Un tison se transporte plus facilement qu’un vase entier, pense Yug.

Il suffit de courir vite et loin, assez loin pour ne jamais revoir ces visages blancs et ces sourires aux dents taillées.

Il attend que la lune glisse derrière un voile de nuages, laissant une lueur diaphane4 et incertaine baigner le camp.

Alors Yug rampe vers la fleur rouge, se coulant dans les herbes comme une couleuvre, avançant à pas feutrés5 sans faire craquer une brindille. Son cœur bat fort, mais il pense à Oba, à son souffle irrégulier sous les fourrures, et sa peur recule.

Il progresse, ombre parmi les ombres, jusqu’à sentir la chaleur du feu. Le gardien ne bronche pas. Yug est si proche qu’il pourrait compter les bandes blanches sur son visage.

Et si l’homme se réveillait ? Et si le feu craquait ? Le moindre bruit pourrait lui être fatal, et les trois nomades armés ne sont qu’à quelques pas.

Il n’y a plus le temps d’hésiter.

Brutalement, les choses se précipitent. Un chien attaché hurle à l’autre bout du camp.

Yug bondit sur le tison, le referme dans ses deux mains malgré la brûlure et, avant que quiconque n’ait compris, s’enfonce dans la forêt, son trésor rouge serré contre lui comme une luciole6 fuyant dans l’obscurité.

Derrière lui, le camp explose de cris. Les nomades se lèvent d’un bond. On détache les chiens. Une dizaine d’hommes s’élancent à la poursuite du voleur, confiants dans le flair de leurs bêtes : ils rattraperont sûrement le fugitif avant le lever du jour.

Yug court à perdre haleine, le tison brûlant contre sa paume, le souffle des chiens sur ses talons. Devant, à travers les arbres, il devine le miroitement d’une rivière.

Si seulement il l’atteignait à temps, les chiens perdraient sa trace, alors peut-être, peut-être seulement, rapporterait-il la fleur rouge jusqu’à Oba.

Dans la partie suivante, Yug devra traverser la rivière sans laisser mourir la fragile braise volée au camp.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Espace entouré d’une protection. ↩

2. Largeur des épaules. ↩

3. Morceau de bois encore brûlant. ↩

4. Très pâle, presque transparente. ↩

5. Silencieux et discrets. ↩

6. Petit insecte lumineux. ↩

Partie IV — La fleur rouge

Pour bien comprendre. Yug a volé un tison au camp des hommes peints, mais les chasseurs et leurs chiens le poursuivent. Chez de nombreux peuples anciens, la conquête du feu marque un passage décisif de l’humanité : il éclaire, chauffe, protège du froid et éloigne les bêtes. Le mythe grec de Prométhée raconte lui aussi un feu dérobé aux dieux puis offert aux hommes.

Yug atteignit la berge au moment où les premiers chiens débouchaient des fourrés, derrière lui, dans un concert d’aboiements furieux. Il n’hésita pas. Il se jeta dans l’eau noire, serrant d'une main le tison serré au-dessus de sa tête, nageant de l’autre de toutes ses forces contre le courant qui cherchait à l’entraîner vers les rochers.

L’eau était glaciale. Elle lui coupait le souffle, engourdissait1 ses jambes, mais Yug s’obligea à nager jusqu’à ce que les aboiements s’amenuisent2 derrière lui, avalés par la distance et le courant.

Les chiens tournèrent en rond sur la berge, reniflant le sable sans comprendre où la piste s’était évanouie. Yug l’ignorait, mais l’espérait de toute son âme : dans l’eau, une odeur ne laisse pas de trace.

Yug nagea longtemps encore avant d’oser croire qu’il était hors de portée. Le courant l’avait porté loin du camp, bien plus loin qu’il ne l’aurait cru possible avec un seul bras valide. Enfin, tremblant de froid et d’épuisement, il gagna une rive couverte de roseaux3 et se hissa hors de l’eau.

Yug rallume le feu près d’Oba dans leur abri
À l’aube, Yug offre enfin la fleur rouge à Oba.

Alors seulement il regarda sa main. Le tison ne rougeoyait plus que faiblement ; la braise mourante, presque grise, menaçait de s’éteindre à chaque souffle de vent.

Yug sentit la panique lui nouer les entrailles, plus terrible encore que celle des chiens ou des hommes peints. Avoir traversé tout cela pour laisser mourir la flamme au bord de l’eau, à quelques pas du salut, lui était insupportable.

Il n’y avait pas une seconde à perdre. Yug chercha fébrilement4 des mousses sèches, des brindilles qu’il cassa d’une main tremblante, soufflant sur la braise pour l’empêcher de mourir. Ses doigts brûlés protestaient, mais il ne s’arrêta pas.

Peu à peu, un filet de fumée monta, puis une flamme minuscule lécha les brindilles. Yug faillit pleurer de soulagement en la voyant grandir.

Il ne s’accorda pourtant pas le temps de savourer sa victoire. Oba l’attendait, et chaque instant perdu était un instant volé à sa guérison.

Il enveloppa avec précaution quelques braises dans un lit de mousse, à l’intérieur d’un morceau d’écorce recourbée, et reprit sa course à travers la forêt, le cœur battant d’une urgence nouvelle.

Quand il atteignit enfin l’abri, la nuit touchait à sa fin. Oba n’avait pas bougé, secouée de frissons, le visage creusé.

Yug s’agenouilla près d’elle sans un mot, disposa en hâte un lit de brindilles, et souffla sur les braises rapportées jusqu’à ce qu’une flamme haute et claire s’élève enfin dans l’abri, jetant sur les parois des lueurs dansantes qui annonçaient le retour de la vie.

La chaleur se répandit peu à peu, enveloppant Oba comme une seconde peau. Ses frissons, lentement, s’espacèrent. Sa respiration, trop rapide depuis des jours, retrouva un rythme plus régulier.

Elle ouvrit les yeux, avec plus de netteté que la veille, et son regard se posa sur la flamme.

— La fleur rouge… murmura-t-elle, presque incrédule5. Tu l’as trouvée.

— Je te l’ai rapportée, Oba.

Elle tendit une main tremblante vers la chaleur, comme pour vérifier qu’elle ne rêvait pas, puis la posa sur celle de Yug.

— Alors le froid ne nous prendra plus, souffla-t-elle.

Yug resta près d’elle jusqu’au matin, veillant sur la flamme comme sur Oba, nourrissant l’une pour protéger l’autre. Dehors, le jour se levait sur une forêt inchangée.

Mais dans l’abri, quelque chose avait changé pour toujours : ils n’étaient plus seuls face au froid et à la nuit. Ils avaient, désormais, un compagnon fidèle qui ne les quitterait plus.

L’histoire de Yug s’achève ici : la fleur rouge brûle désormais dans l’abri et veillera sur Oba comme sur lui.

Biblius, La Bibliothèque du temps

Vocabulaire

1. Rendait insensibles et lourdes. ↩

2. Deviennent plus faibles. ↩

3. Hautes plantes des bords de l’eau. ↩

4. Avec une agitation nerveuse. ↩

5. Qui a du mal à croire. ↩

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